12 November 2010

La Joie de Vivre

Quelque part, après avoir lu les volumes précédents, j'ai commencé celui-là avec des difficultés à croire qu'Emile Zola pouvait écrire et transmettre la joie :) Non qu'il n'en soit incapable et d'ailleurs, Au Bonheur des Dames finit bien... pour un Zola, car le grand magasin oppresse et écrase tout de même employés et concurrents. Mais bon cette fois, l'intuition était la bonne.

Dans ce volume 12 de la grande série des Rougon-Macquart, la joie de vivre est incarnée par Pauline (Quenu, cf Le Ventre de Paris) qui arrive très jeune, orpheline, avec la petite fortune laissée par ses parents, dans un petit trou de Normandie, dans la famille Chanteau où son oncle l'accueille. Pauline est une jeune enfant, bien faite, pleine de vie et de rires qui va égayer la maison! La maison est constituée de :
  • l'oncle Chanteau, qui appréciera toujours Pauline, mais dont la particularité est d'avoir la goutte et qui paie chaque excès par des douleurs abominables: il finira en fauteuil, incapable de bouger sans souffrir et toutes les articulations rongées et déformées par le mal; il ne pèse sur le roman qu'à travers ses gueulements de douleur
  • la tante, Mme Chanteau, qui est enchantée au début, mais est rongée petit à petit, et ne résiste pas à l'envie de piocher dans l'argent de Pauline; elle projette sa faiblesse sur Pauline et lui en voudra jusqu'à la haine de l'avoir amenée à se damner; elle mourra au 2/3 du livre, emportée par une maladie rapide et incurable
  • leur fils, Lazare, qui est l'incarnation de l'ennui; la vie l'ennuie et tout ne lui est que lassitude et attente de la mort. Oh, il a bien des élans, des envies de faire des choses, mais tous ses essais sont des échecs et il en revient toujours à ses idées morbides, sa peur de la mort qui le hante et son ennui
  • la servante, Véronique, est la depuis une éternité; elle en veut d’abord à l'enfant puis, son affection grandit pour Pauline quand elle s'aperçoit que la famille vit sur son dos. Elle sera retrouvée pendue dans les dernières pages du livre
  • le chien Mathieu qui, tant qu'il peut marcher, passe son temps à suivre les habitants de la maison, et qui finira dans une souffrance atroce, trempé dans ses hémorragies
  • La chatte, la Minouche, qui tout au long du roman, ne fait que se faire engrosser et accouche de portées qui seront aussitôt noyées par Véronique ; indifférente, elle ne fait que se nettoyer le poil...

D'autres personnages gravitent autour de cette maisonnée :
  • Louise, l'amie, que Pauline poussera finalement à épouser Lazare (dans un acte d'ultime sacrifice pour les autres, car elle en est elle-même follement amoureuse); elle vivra un accouchement épouvantable (d'une description bien plus horrifiante encore que celle de Pot-Bouille) et sa relation avec Lazare se détériorera rapidement, inexorablement
  • L'abbé Horteur et le docteur Cazenove, sont les représentants de la science et de la religion; Zola aime à faire intervenir abbés et docteurs par deux semble-t-il...
  • La jeunesse du village, une bande de marmots de tous âges, mendiant, volant, buvant, jamais ne s'améliorant, que Pauline prend sous son aile, qu'elle aide et conseille, et à laquelle elle donne sa fortune petit à petit, pain par pain, sou par sou...
  • La mer, est presque un personnage à part entière, car elle aussi attaque le village de Bonneville et le ronge, comme le mal ronge et émiette les personnages ; elle est également un acteur prépondérant dans l’échec de Lazare, qui croit protéger le village des eaux avec son barrage, pour se voir moqué par les villageois lorsque ses épis sont balayés par la tempête.

Tout au long du roman, Pauline se battra, d'un optimiste et d'une joie à toute épreuve, tentant de remonter le moral de tout le monde, d'apporter le bonheur aux gens, malgré eux, malgré les difficultés, sacrifiant son amour pour Lazare et sa vie, sacrifiant sa santé vigoureuse, ses désirs de femme et son envie d'enfanter. Elle se heurtera à la réalité voulue par Zola qui, dans ce roman, semble voir l'homme comme incapable de vivre heureux. Pauline à la joie de vivre, mais n'arrive pas à la communiquer.

Prochain arrêt, Germinal!

02 November 2010

Au Bonheur des Dames

11ème volume de la série des Rougon-Macquart de Zola, au Bonheur des Dames est le roman des grands magasins. On y retrouve Octave Mouret (à la suite de Pot-Bouille), veuf de Mme Hédouin, à la tête du magasin éponyme. Mais c'est au travers des yeux de Denise que Zola choisit de nous montrer l'extraordinaire machine du magasin en marche.
Denise débarque de Normandie avec ses 2 frères à charge chez l'oncle Baudu, propriétaire d'une boutique de tissu. A partir de ce moment, elle va incarner la réussite par le travail et le courage, l'avancement forcené de la modernité qui caractérise ce second empire. Le magasin de nouveautés « Au Bonheur des Dames » s'étend sans fin dans le quartier jusqu'à le manger entier, il s'engouffre dans les nouvelles percées de Paris, il avale la clientèle des boutiquiers qui disparaissent sous l'impitoyable concurrence des nouveaux rayons... Il use et abuse des femmes, qui continuellement se ruent dans ses boyaux dépenser leur argent, leur soif de chiffons manipulée a leur insu. Mouret ne manque pas d'invention pour créer de nouveaux pièges à ses clientes...
L'histoire de tout progrès s'écrivant sur le cadavre de la génération précédente, il y a de nombreux deuils, de boutiques, de personnes, d'anciennes idées ayant vécu: ces morts sont tristes pour Denise (et via elle pour Zola) mais sont nécessaires pour l'avancée de ce peuple travailleur qui a soif de progrès et de confort. Et, une fois n'est pas coutume, le roman se finit sur une note positive avec l'annonce du mariage de Mouret avec Denise. Joie :)
Un Zola toujours puissant et entrainant, mais sans controverse cette fois (après les assassines critiques de Nana ou Pot-Bouille) et surtout, optimiste. Une fois de plus, pas de trace du thème de l'hérédité, mais sur une telle œuvre, je ne vais pas rechigner...

La suite, c’est « La Joie de Vivre »… Ce n’est généralement pas ce qui caractérise les personnages et les vies dans l’œuvre de Zola, mais je vais attendre de juger sur pièce!